Claire Naudin
12, Rue du Meix-Grenot
21700 Magny-les-Villers
Tel: +33 3 80 62 91 50
info@naudin-ferrand.com
Domaine naudin Ferrand Magny les villers

Claire's notes are only available in French. Do not hesitate to call her if you want to discuss further.

La Dimension Humaine du Durable

Le Bio doit être viable pour le vigneron

Dimanche 22 Juillet 2012 paraissait dans le journal Le Monde, un article de Rémi Barroux intitulé : Le mildiou fait douter les vignerons bio de Bourgogne. Rémi Barroux me cite, suite à une rencontre de 2 heures, quelques échanges de mail et un entretien téléphonique juste avant le bouclage de l'article. Jacques Berthomeau en fait de même sur son blog "À météo pourrie libido en charpie, marchands de parapluie ravis, les bio à la peine et la conso du vino silence radio ?", maintenant bien connu des visiteurs de ce site.

Or cet article fait polémique. Il me semble donc important d'éclaircir mon propos : il est toujours frustrant de voir une longue conversation résumée à 2 phrases... D'ailleurs il est probablement tout aussi frustrant pour le journaliste, de tout faire « rentrer » dans un article d'une petite page.

« Je ne vois pas de différences (entre le bio et le conventionnel) »

J'ai expliqué à Rémi Barroux qu'en tous cas, suite à l'année 2012, je continuerais à m'intéresser à la lutte biologique pour mes vignes. 2012 est une année extrêmement difficile du point de vue de la météorologie, puisque depuis fin Mars, nous n'avons jamais eu plus de 5 jours consécutifs sans pluie, et bien souvent 3 jours...
Or la pluie lessive les produits « bio », dits de « contact », mais pas les produits chimiques de synthèse, qui eux sont pénétrants, voire systémiques (ils pénètrent à un endroit de la plante, puis migrent et protègent ainsi même les parties qui n'ont pas reçu de produits, et aussi tout ce qui pousse après). On comprend donc bien qu'une année comme 2012, en bio, on est obligé de passer traiter plus souvent qu'en conventionnel.
Pourtant le résultat n'est pas forcément plus mauvais, c'est ce que j'ai voulu dire. La première vigne du domaine qui a « décroché » (subi une forte attaque de maladie), est un chardonnay « en chimie », avec une attaque d'oïdium carabinée début juillet. Pourquoi ? A posteriori, j'incriminerais la vigueur de la vigne (jeune vigne avec un feuillage très dense), le contexte (bonnes réserves en eau du sol), le matériel végétal (certaines sélections sont plus sensibles, c'est probablement le cas pour celle-ci), la pulvérisation (pourtant nous n'avions pas observé d'anomalie dans nos traitements, à cet endroit là, mais on ne sait jamais...).

Cela m'a amenée à réfléchir : finalement, en biologie, on sait que tout est plus risqué, alors on observe très souvent : tout va très vite, donc il vaut toujours mieux anticiper. Cela suppose d'être sur le pied de guerre 7 jours sur 7 : pas facile pour une équipe. Effort humain maximal...
D'autre part, en bio il est vital de pouvoir se reposer sur du matériel performant.
Enfin on utilise des produits bios, et des stimulants naturels, voire des tisanes (je ne suis pas au point dans ce domaine) pour améliorer l'efficacité des produits.
Mais tout cela a un coût très élevé.
Si tout cela est réuni, le bio est possible, et peut permettre de lutter efficacement contre la maladie.
En résumé, la lutte biologique représente un certain nombre de défis :

Tout cela a un surcoût énorme, en particulier une année comme 2012. Or qui est vraiment prêt à payer le bio plus cher ? L'année 2012 posera certainement cette question, car l'équilibre financier des domaines en bio risque d'être fortement compromis. Dans tous les cas le coût de la lutte phytosanitaire aura été élevé, et dans certains cas la récolte sera très faible... Cela aboutit à un coût de production élevé...

Mais à mon avis, cela ne remet pas nécessairement en cause le choix du bio. C'est ce que je voulais dire. Une question se pose suite à ces constats : celle de l'acceptabilité d'un peu de chimie, dans une lutte globalement bio, une année comme 2012. En effet, si un passage avec un produit de synthèse peut sauver une récolte, il faut se demander si ce ne serait pas judicieux ? C'est interdit en France mais c'est autorisé chez certains collègues européens... Certains bios de Bourgogne se posent cette question et je les comprends.
C'est une question de survie, et aussi de transparence... Visiblement les leaders du bio la réfutent.
Alors, une seule alternative : il faut intégrer dans nos prix de vente, le fait que une récolte sur 10, voire même sur 5 (à évaluer plus finement) disparaît potentiellement, lors de conditions météorologiques défavorables, comme en 2012. Mais qui le fait aujourd'hui ?

« Certains aspects dans le biologique, peuvent ne pas être très développement durable »

Cette phrase en particulier, choque beaucoup de monde semble-t'il. Je dois donc expliciter. En ce qui concerne le travail du sol, je suis parfois choquée par le nombre de passages, dans des vignes labourées, de tracteurs, pas toujours très légers...

L'alternative n'est pas forcément le désherbage, puisqu'il pollue, favorise l'érosion des sols, et enfin la fabrication des herbicides est également émettrice de CO2.

Ce que j'expliquais à Rémi Barroux c'est que :

Je souhaitais donc expliquer à Rémi Barroux que la démarche biologique n'était pas obligatoirement idéale. Tout dépend du bon sens du vigneron, et de sa conscience des notions complémentaires de durabilité.

D'ailleurs je souhaitais intégrer la dimension humaine du durable, ce que Rémi Barroux n'a vraisemblablement pas pu faire dans cet article (trop compliqué j'imagine, pour un article général?).
En effet, pour durer, il faut :

Le travail du sol est un bon exemple : il n'est pas facile de faire piocher, labourer, tondre (…) ses vignes à ses salariés, c'est un travail pénible, usant. Quand bien même le vigneron s'y atèle seul, une année comme 2012, il finit par craquer dans bien des cas, et c'est humain... Il faut absolument intégrer cet aspect dans le choix des itinéraires.

En ce qui me concerne, ces réflexions expliquent que :

Oui je rêve de conduire tout mon domaine le plus naturellement possible.
Mais en vieillissant, je m'use, et aussi je constate année après année à quel point il est difficile de vivre correctement, décemment même, en bio, en Bourgogne.

Le moment est venu de dire toute mon admiration pour mes collègues qui ne dérogent pas à ce choix du 100% bio. J'admire leur courage, leur ténacité, le force de caractère, leur persévérence...

J'espère que 2012 sera l'occasion d'une évolution des consciences, sur toutes ces questions, afin que le bio soit réellement viable, d'une façon ou d'une autre !

Claire Naudin, 8 août 2012

Retrouvez toutes mes confidences